Conférence inaugurale de l’Ecole Doctorale de Rouen. Michel Serres. Samedi 13 janvier 2001.

 

Michel Serres, emblème de l’interdisciplinarité, inaugure par une conférence, la nouvelle Ecole Doctorale de Rouen baptisée « Savoirs, critiques et expertises », destinée aux doctorants en sciences humaines.

Jean Maurice présente l’intervenant : Ecole Navale, Officier de Marine, Ecole Normale Supérieure, licence de maths, de lettres, de philosophie, agrégation de philosophie. Membre du jury du concours d’entrée à l’ENS en Sciences puis en lettres. Professeur à Clermont Ferrand, à Stanford et enfin ancien 3è ligne du SU Agen !

Michel Serres se propose d’illustrer la notion d’interdisciplinarité, de complémentarité entre sciences exactes et sciences humaines, à partir de l’analyse de certains tableaux de Turner.

 

Avant d’en arriver là, Michel Serres définit deux sortes d’interdisciplinarité :

·       L’une est naturelle, celle où le même auteur, connecte deux disciplines, ce qui donne à son œuvre une grande cohérence. Trois exemples seront pris pour illustrer ce type d’interdisciplinarité.

-        Etude de l’œuvre de Leibniz. La métaphysique de Leibniz basée sur la thèse de l’harmonie préétablie, selon laquelle Dieu a créé le monde avec le minimum de moyens ( en obtenant le maximum de résultats) provient en fait de la réflexion de Leibniz sur ses propres travaux mathématiques[1].Si l’on considère les relations existant entre 3 monades[2], elles sont au nombre de 3. Les relations de ces 3 monades avec un point extérieur(Dieu) sont aussi de 3. Si l’on considère maintenant 4 monades au lieu de 3, les relations entre elles sont de 6 alors que les relations avec le point Dieu ne sont que de 4. Plus le nombre de monades sera élevé (n), plus le nombre de combinaisons entre elles sera supérieur à n ; alors que dans le même temps le nombre de relations avec le point Dieu restera inférieur.

-        Explication des Pensées de Pascal à la lumière des textes scientifiques du même Pascal. Théorème du point fixe, cohérent avec Jésus Christ centre de Tout.

-        Analyse du poème de Lucrèce, De natura rerum. Théorie du clinamen : des atomes tombent « comme la pluie » ; un d’eux décroche de sa trajectoire réagit avec le voisin et ainsi de suite agrégation d’atomes formant l’Univers. Comment un atome peut-il décrocher de sa trajectoire ? Si l’on reprend le texte on comprend que Lucrèce voit dans cette « pluie » d’atomes un écoulement liquide. D’un écoulement laminaire, ordonné, on peut passer à de la turbulence, du chaos, et là le discours sur la formation de l’Univers devient cohérent avec cet aspect de la physique. Lucrèce « subodore » la différence entre les lois physiques qui régissent l’écoulement laminaire et celles qui régissent les turbulences. Le mécanicien des fluides devrait s’intéresser au latin, comme le latiniste à la mécanique des fluides !

      · L’autre est plus transverse, moins pertinente au premier abord. C’est celle qui correspond à un recouvrement de savoirs qui ne sont pas voisins et même apparemment très éloignés.

En relisant les Rougon Macquard de Zola on trouve chez certains personnages (Dr Pascal) le thème de la chaleur et de l’irréversibilité de la mort en accord avec le second principe de thermodynamique, et en même temps en parallèle la tendance de la vie vers un progrès, un accroissement de la complexité, qui semble en désaccord avec ce second principe[3]. Cette question des années 1830 à 1890 : Qui a raison de Darwin ou de Boltzman se retrouve dans une œuvre littéraire de l’époque ! Intuition « fulgurante » d’un romancier qui devait tout ignorer de la thermodynamique ? Les scientifiques auraient intérêt à regarder les artistes de leur temps.

 

Michel Serres aborde ensuite l’analyse de trois tableaux de Turner (datés environ de 1835)en les comparant avec un tableau de Garrard ( daté de 1792.

·       Premier tableau : L’incendie à Londres (Maison du Parlement).

·       Deuxième tableau : Un remorqueur à vapeur traîne un voilier ( le Flighting Temerair).

·       Troisième tableau : Vue de l’île de Staffa en Ecosse au soleil couchant.

 

Ces trois toiles ont en commun des couleurs chaudes, rouges, orangés, qui évoquent irrésistiblement le feu, la chaleur, le mouvement. Michel Serres reprend alors son interprétation des toiles publiée dans un article il y a quelques années. Tout évoque pour lui, alors, la révolution industrielle naissante, le feu du charbon, la vapeur, le métal, le mouvement. La comparaison avec la toile de Garrard montre bien ce passage à une nouvelle période; sur le tableau de Garrard qui représente les entrepôts d’un brasseur (Samuel Whitbread), tout évoque une société stable et froide, alors que chez Turner tout évoque le mouvement et la chaleur. Chez Garrard on est encore à la mécanique analytique de Lagrange, avec les outils de transformation des forces, poulies, leviers, cordages, chevaux, alors que chez Turner on a déjà une illustration de la thermodynamique de Carnot ! Le dessin chez Garrard est précis comme peut l’être la mécanique des solides alors que chez Turner, c’est l’explosion des teintes, le flou, la vibration … Dire que Turner est un pré impressionniste est pour Michel Serres un contresens, puisque la peinture de Turner représente l’objectivité de la matière, et non la subjectivité des impressions comme chez Monet par exemple. En terme de paysage on pourrait aussi comparer Turner avec Constable ou Gainsborough. Chez ces deux peintres c’est la représentation de paysages agraires, des moulins et de l’eau et non du feu comme chez Turner. En conclusion de cet article Michel Serres prétend que Turner montre un monde qui se transforme.

Comment ne pas souscrire à cette brillante démonstration ? Et pourtant Michel Serres nous dit qu’il « lui est arrivé un grand malheur » : il s’est trompé sur cette interprétation !

Dans les années où Turner peignaient ses toiles un phénomène naturel exceptionnel est survenu : l’éruption du Tambora, volcan des îles de la Sonde. La preuve en a été apportée par l’étude des carottes de glaces du Groenland effectuées ces dernières années. Dans la glace « fossile » le impureté de l’atmosphère de l’époque ont été emprisonnées et nous parviennent maintenant. Des cendres de ce volcan ont été datées des années 1830 environ. Le nuage de cendres a dû faire le tour du monde et être perceptible en Europe aussi, d’où les paysages aux teintes rouges voilées. Turner a donc peint ce qu’il voyait, objectivement. A la même époque, le poète Byron  dans Darkness, évoque cette atmosphère particulière sur les bords du lac Léman. Les toiles de Turner, le poème de Byron, témoins au même titre que les carottes de glace, d’un événement géologique exceptionnel[4] ?

En conclusion Michel Serres plaide pour l’interdisciplinarité entre sciences humaines et sciences exactes. Lutter contre « l’acosmisme » des sciences humaines et contre « l’ahumanisme » des sciences « dures ». Les unes s’enrichissant des autres.


[1] Ceci n’a rien d’original, et est exposé magistralement dans l’article de C. Backès-Clément, consacré  à Leibniz dans la première édition de l’Encyclopedia Universalis.

[2] Unité substantielle, indécomposable, sans étendue, dynamique, différente de « l’atome » par absence du vide entre les éléments. La substance monadique ne peut se définir par elle même mais par ses rapports avec les autres monades. « Un indécomposable dynamique » selon Cassirer.

[3] Dans l’énoncé du second principe de Carnot, tout tend vers plus de désordre, on parle d’une entropie croissante. Le vivant, lui, « crée » de l’ordre donc semble échapper à ce second principe ; ce n’est qu’une apparence puisque l’être vivant est un système ouvert en relation avec son milieu et à l’arrivée il y a toujours une entropie croissante puisque le vivant, échange,  et dégrade de la matière pour vivre. Donc Darwin et Boltzman réconciliés…

[4] Personnellement je trouve la démonstration de Michel Serres très brillante mais peu convaincante car réduire le talent de Turner à des événement extérieurs me paraît aller un peu loin. Quelques intervenants à la fin de la conférence ont tenté poliment de lui dire…

                                                                                                  

Copyright © 2007. Mike Ducroz. Tous droits réservés sur les photos.