La peinture du Nord au 17è siècle. Conférence au Musée du Louvre le Jeudi 16 Décembre 1999

 

On commence par des portraits de Van Dyk de l’école Flamande, qui fut un élève et un assistant de Rubens dans son atelier d’Anvers.

Nature morte (on disait « vie silencieuse » à l’époque), de David de Heem. Représentation luxuriante des biens de consommation; on verra plus tard que ces natures mortes seront le refuge des messages moraux dans la peinture, vu l’arrêt des représentations bibliques (Réforme oblige)!

Rappels historiques expliquant l’évolution de la peinture hollandaise:

A la fin du 16é siècle le Roi d’Espagne a des possessions dispersées en Europe; Autriche, Flandres. Pour ces derniers territoires trop éloignés de l’Espagne il nomme des régents dont la cour est à Bruxelles. (voir film, la kermesse héroïque). La Réforme va bouleverser tout cela. Au sud par le traité d’Arras le Roi d’Espagne conserve le nord de la France et la Belgique qui restent donc catholiques. Au nord par le traité d’Utrecht on voit se créer la Hollande protestante. Dans chaque grande ville de cette « province » siège un conseil de grands bourgeois qui va s’opposer au roi d’Espagne. Quelles sont les conséquences pour les artistes? Il n’y a plus de commandes de l’église car la Réforme honnit les images, ni de la Cour... Donc les commandes vont provenir des grands bourgeois et parfois des « petits » bourgeois; cela va donner les fameux portraits de bourgeois, mari et femme peints dans l’atelier de Franz Hals. Le fond est neutre, austère, seul le blason familial y figure. Anecdote due à ce changement de commanditaires, les prix sont bas et la plupart des peintres ont deux métiers pour survivre! [1]

On passe ensuite à deux grands paysagistes hollandais: Van Goyen et Ruysdael. Ils ont révolutionné le traitement du paysage. Dans tous leurs tableaux la ligne d’horizon est très basse ( le « plat pays ») et jamais aux sacro saints 2/3, 1/3. Le ciel est donc très important dans ces tableaux. Il y a une quasi absence de couleurs mais tout est traité pour rendre au maximum les différences entre ombre et lumière,[2]généralement aux heures du couchant. Néanmoins ce ne sont pas des peintures réalistes mais comme l’a dit Hegel des « peintures idéales » c’est à dire qui sont porteuses d’une idée; cette idée d’un accord parfait entre l’homme et la nature. Dans la composition on remarque aussi l’absence de « calage » à droite ou à gauche du cadre. En particulier la lumière qui éclaire un horizon « infini » traduit bien cette idée d’harmonie homme-nature. Les toiles de Van Goyen et Ruysdael ne sont donc pas « composées » au sens où on l’entend à l’époque. Certains autres paysagistes hollandais qui ont effectué le voyage en Italie se reconnaissent aisément: on y voit plus de couleurs et le cadrage est plus conventionnel avec des limites à droite et à gauche qui bloquent le regard. C’est le cas des toiles de Jan Both visibles dans la même salle. Dans un couloir on peut voir deux tableaux de Frans Post représentant des paysages du Brésil. Cela montre l’extension du commerce florissant du port d’Amsterdam avec l’Amérique du S; il ne faut pas oublier la création à cette époque de la Compagnie des Indes occidentales et des Indes orientales. Le port d’Amsterdam devance Anvers ce qui explique que les peintres s’y installent car c’est là que sont les nouveaux commanditaires.

Une salle présente l’école d’Utrecht avec des peintres directement influencés par le Caravage; on parle des « caravagesques » d’Utrecht. Citons Honthorst et Ter Brugghen. Cette « nouvelle peinture » qu’avait inventé le Caravage est caractérisée par plusieurs aspects:

·     tout d’abord, la lumière éclaire les scènes et les personnages à la façon de projecteurs. Les visages sont souvent coupés en deux, ombre et lumière ce qui théâtralise les tableaux.

·     c’est une peinture de l’instant; on y voit souvent des visages avec la bouche ouverte ce qui n’était pas convenable au yeux des « académiques » de l’époque.

·     le cadrage proche, nous dirions aujourd’hui quasi photographique, ajoute à cette peinture de l’instantané.

Un tableau de Frans Hals dans la même salle est étonnant de « modernité ». Il s’agit de la bohémienne[3]. Les touches apparentes tranchent avec les techniques « léchées » de l’époque.

Les peintures bibliques sont rares car la réforme y est opposée. Il faut chercher dans la nature morte le message moral. Une montre dans une nature morte évoque le temps qui passe et sous entend que tous les mets, volailles , frits etc... sont périssables comme nous mêmes. Une assiette et un couteau en équilibre au bord d’une table, comme dans un magnifique tableau de Willem Claess Heda, évoque cet équilibre instable qu’est la vie et dont l’issue est évidemment la mort[4]. A propos de ce tableau il faut remarquer la quasi absence de couleurs et à nouveau ce dialogue objet-lumière caractéristique des peintres hollandais.

Nous arrivons ensuite dans la salle Rembrandt. Il faut souligner qu’il a peint tous les sujets, contrairement à la majorité des autres peintres qui se spécialisaient pour vendre. Rembrandt n’hésite pas à peindre des scènes bibliques ce qui est à rare à l’époque à Amsterdam. Son passage à Leyde où il acquiert une culture générale plutôt rare chez les autres peintres, son apprentissage chez Lastman[5] à Amsterdam, expliquent que Rembrandt avait acquis l’art de raconter des histoires. En 1630, il se fixe à Amsterdam où sa leçon d’anatomie lui vaut un grand succès. Il se marie avec la nièce de son marchand de tableau. L’autoportrait daté de 1633 le représente comme un peintre reconnu avec même la chaîne d’or pour services rendus qu’il n’a jamais eu en fait. Mais là, il en fait un élément pictural majeur traité avec des épaississements de matière jaune sur un fond noir qui tranche sur la technique habituelle de la représentation des parties claires.[6]De 1630 à 1640 Rembrandt fait partie des grands bourgeois d’Amsterdam. Il achète une grande maison ( qui est actuellement le musée Rembrandt), qui le ruinera. L’autoportrait daté de 1660 le montre dans son atelier en train de peindre. Aucun narcissisme dans ces autoportraits[7] mais toujours une recherche liée à son art.

Les « pèlerins d’Emmaüs » montre bien cette « obscurité peuplée » qui caractérise l’art de Rembrandt. On y trouve des accents du Titien, bien que Rembrandt ne soit jamais allé en Italie. Le tableau montre aussi l’instantanéité de la scène: le pèlerin de gauche est déjà converti et prie, alors que celui de droite doute encore...

Le tableau représentant Bethsabée est étonnant pour l’époque: un nu en pays hollandais! Là encore la composition et la recherche sur la lumière sont au centre des préoccupations du peintre. De la même façon le « boeuf écorché » est une scène de genre qui permet au peintre de s’exprimer dans sa recherche profonde.[8]

La salle suivante présente des toiles peintes sûrement par des élèves de Rembrandt. En effet jusqu’en 1970 le corpus de Rembrandt était énorme. Des experts se sont donc réunis en commission pour déterminer les vrais Rembrandt (peints par lui) , des tableaux provenant de son atelier mais qui n’étaient pas de sa main. Il faut savoir qu’à l’époque tous les tableaux qui sortaient de l’atelier d’un maître étaient signés de sa main. La qualité des toiles non attribuées à Rembrandt prouve cependant que ces élèves n’étaient pas des débutants mais plutôt des peintres confirmés qui étaient venus faire un stage dans l’atelier pour y acquérir cette nouvelle manière du maître. Depuis 1970 le corpus de Rembrandt a donc singulièrement maigri! Le seul vrai élève de Rembrandt, formé par lui et qui restera fidèle au « premier style » de Rembrandt, est Gérard Dou. Il forme avec d’autres ce que l’on appelle l’école des précieux de Leyde.

Nous abordons le milieu du 17é siècle, le début du siècle de Louis XIV, avec Ferdinand Bol qui s’est formé en France. Ses portraits de cour pour une cour qui n’existe pas, avec des enfants tout droit sortis de Versailles , avec ses putti italiens, sont typiques de ses oeuvres.

Le Louvre possède deux tableaux de Vermeer, la dentellière et l’astronome. Vermeer a peint à Delft, ville calme et silencieuse qui n’a rien à voir avec Amsterdam. Ce sont deux tableaux de petit format qui conforte l’hypothèse selon laquelle Vermeer aurait employé la camera oscura[9] pour les mettre en place. Un autre argument en faveur de cette hypothèse est l’impression de flou de certains plans par rapport à d’autres bien nets; tout l’art bien connu des photographes du maniement de la profondeur de champ, qui permet de mettre en valeur certains plans plutôt que d’autres. Le flou est traité par Vermeer par de petits points de couleurs; cela ne vous rappelle rien?[10] Quoi de plus banal à Delft qu’une dentellière au travail! En y regardant bien, la seconde d’attention captée par Vermeer sur cette dentellière est amenée à durer une éternité... N’est ce pas là le but et la transcendance de l’Art?

 


[1] remarque personnelle: les protestants ne sont pas des mécènes malgré les immenses fortunes amassées dans le commerce à cette époque; la richesse de l’église catholique tant décriée a parfois du bon pour l’activité artistique...

[2] Van gogh disait: « je viens d’un pays de valeurs ». Il s’est néanmoins rattrapé sur les couleurs...

[3] cette « bohémienne » semble sympathique contrairement à « la diseuse de bonne aventure » du Caravage. Qu’en déduire?

[4] on retrouve cette même symbolique dans les natures mortes de Chardin. Expo au Grand Palais en Nov 99.

[5] ce peintre avait été en Italie ce qui explique sa connaissances de la représentation des scènes bibliques.

[6] habituellement les parties sombres sont représentées avec un empattement de matière, alors que les parties claires sont plus légères en matière; là c’est tout l’inverse.

[7] il faut voir la même quête dans les autoportraits de Van Gogh.

[8] à rapprocher de « la raie » de Chardin et des écorchés de Soutine en hommage à Rembrandt.

[9] boîte close dont le panneau frontal était percé d’un trou minuscule jouant le rôle d’objectif photo, et dont le panneau arrière était dépoli et donnait une image réelle des objets. Le peintre décalquait cette image pour mettre en place sa composition.

[10] Vermeer précurseur des techniques employées par les impressionnistes au XIX é siècle!

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