La sculpture africaine. Conférence au Musée du Louvre le jeudi 11 janvier 2001.

 

L’aile du Louvre (Pavillon des sessions), qui présente les sculptures de l’Afrique, de l’Asie, de l’Océanie, a été ouverte au printemps 2000. L’architecte Jean-Michel Wilmotte a complétement rénové cette aile qui contenait auparavant des sculptures françaises. Cent vingt œuvres sont exposées dont quarante cinq en provenance d’Afrique. A l’origine de ce projet se trouve Jacques Kerchache, collectionneur et marchand, qui dans un manifeste souhaitait voir exposées au Louvre des œuvres, des « arts premiers ». La présentation, est donc son choix essentiellement esthétique, et non plus exclusivement ethnographique, comme au Musée de l’Homme. Les oeuvres exposées proviennent de collections publiques françaises, du Musée de la Porte Dorée, du Musée de l’Homme, de certains Musées de province et enfin d’achats ou de dons. La plupart des pièces sont arrivées en France lors de la période de la colonisation, soit dans des collections privées, soit lors d’expéditions ethnographiques. A la fin du 19è siècle ces œuvres ont influencé les cubistes, les surréalistes et certains expressionnistes. La présentation n’est pas chronologique, mais par secteurs géographiques. La « fourchette » chronologique s’étend sur prés de 2000ans.

Le choix des quelques pièces que nous commenterons, concerne essentiellement l’Afrique de l’ouest : Sierra Leone, Guinée, Mali, Bénin, Côte d’Ivoire, Nigéria, Cameroun, Congo(s), et pour terminer Afrique du Sud.

 

  1. Trompe traversière.

Provenance : Sierra Leone. Date : 15è siècle. Matière : ivoire d’éléphant.

Cette pièce témoigne de la rencontre entre l’Europe et l’Afrique au 15è siècle. En effet les navigateurs portugais à la recherche de la route des Indes longèrent la côte africaine en établissant de nombreux comptoirs commerciaux. Le commerce de l’or, de l’ivoire et déjà des esclaves était florissant. Ils commandent à des artistes locaux des objets de luxe (salières, pixides, manches de cuiller, trompes…), généralement en ivoire, destinés à des collectionneurs européens (cours royales essentiellement).

Cette trompe possède une embouchure latérale losangique (traversière) et pas d’anneaux de transport (contrairement aux olifans d’Europe). Elle présente un mélange de style étonnant : personnages africains, animaux africains, mêlés à des tresse manuellines typiquement portugaises. On parle parfois d’art afro-portugais[1].

 

  1. Grand masque Numba.

Provenance : Guinée. Date : 19è siècle. Matière : bois.

Il s’agit d’un masque d’épaule de 1,40 mètre, qui pèse prés de 50 Kg.

Le masque africain est l’ensemble de ce qui représente « l’esprit ». Tout le corps des porteurs était recouvert, des pieds à la tête. Ici il manque la jupe en raphia qui arrivait jusqu’au sol[2]. Ce masque a été ramené par Henri Labouret, Professeurs aux Langues Orientales, en 1932. Comme sur beaucoup de sculptures en bois, très fragiles sous ces climats équatoriaux, une patine protectrice faite d’huile de palme et de suie a été appliquée. L’esprit protecteur (Numba) représente la fertilité sous forme d’une femme nourricière aux seins tombants, témoins de nombreuses grossesses. Le visage fait penser à une tête d’oiseau. Les lignes sur le visage sont des alignements de clous de tapissier provenant d’Europe … Ce masque était porté lors de cérémonies dans les rizières pour demander de bonnes récoltes, et peut-être aussi lors de funérailles. Picasso, Braque, s’en sont inspiré.

 

  1. Sculptures du pays Dogon.

 Provenance : Mali. Date : 14è au 16è siècle. Matière : bois et matières sacrificielles.

De 1931 à 1933 la mission Dakar- Djibouti parcourt l’Afrique d’ouest en est. Cette mission reste 7 semaines en pays Dogon. Michel Leiris en est le secrétaire. A son retour il publie « l’Afrique fantôme » qui est un essai de compréhension des ces civilisations africaines.

Les Dogons s’établissent au 15è siècle au pied de la grande falaise de Bandiagara. Les objets retrouvés dans les grottes témoignent de civilisations « pré Dogons » (Télèmes) qui ont influencé les nouveaux arrivants. Les statues présentées seraient Télèmes, datées du 16è siècle grâce au 14C. Sur le bois on trouve une patine croûteuse faite de bouillie de miel, de sang, de bière, de fiente de Chauve-souris, témoignant de l’usage de ces statues lors de cérémonies sacrificielles. Les personnages ont souvent un, ou deux bras levés vers le ciel( ?), et sont des représentations humaines hermaphrodites (barbe, seins de femme, sexe d’homme). 

La « maternité rouge » très hiératique, daterait du 14è siècle.

 

  1. Statue en fer du Bénin.

Provenance : République du Bénin (ex Dahomey). Date : 19è siècle. Matière : fer.

Cette statue est dédiée au dieu Gou divinité du fer et de la guerre. On connaît le nom du sculpteur ce qui est rare : Akati Ekplekendo. Elle date d’avant 1858 puisqu’elle a été installée dans le palais royal d’Abomey en 1858. Elle est en fer martelé et riveté. Le sabre, tenu dans la main droite est un attribut guerrier. La cloche symbolise le lien avec le divin. Sur la tête ce n’est pas une couronne mais un plat à sacrifices où l’on versait du sang. Les attributs représentés sont des hameçons, des houes, des pointes de flèche, des sabres. Deux cloches qui pendent devant la tunique sont des instruments de contact avec le divin.

 

  1. objets Baoulé de Côte d’Ivoire.

·       Singe cynocéphale en bois et matières sacrificielles, datant de la fin du 19è et du début du 20è siècle.Le singe porte une coupe chargée de recueillir le sang versé sur sa tête. Ce serait un « fétiche » appartenant à une association d’hommes âgés, utilisé lors de rites de sacrifice censés protéger la communauté.

·       Boîte à divination par les souris. Chez ces populations la croyance à 2 mondes parallèles avec interférence de l’un sur l’autre est la règle. La souris est un animal dont le ventre est en contact avec la terre, donc avec le monde des ancêtres. Lorsqu’un désordre dans le monde réel survient, il faut interroger le monde « des morts » pour que celui-ci règle le problème. La souris est mise dans la boîte contenant des plaquettes ; l’ordre (ou plutôt le désordre !) de ces plaquettes après le séjour de la souris, est interprété par le devin. Cette boîte est d’un modèle assez rare car le petit personnage attenant représente certainement le devin. C’est un ethnologue allemand qui avait travaillé en Côte d’Ivoire, qui en a fait don au Musée de l’Homme en 1930, pour remercier les autorités françaises de leur accueil.

  1. Objets du Nigéria.
  2. Support de statue. Provenance : village de Nok. Matière : terre cuite. Date : entre 500 avant notre ère et 200 après. (datation obtenue par thermoluminescence). De nombreuse terres cuites de ce style ont été trouvées. Ce style de Nok est très reconnaissable : Têtes à front haut et bombé, paupières supérieures horizontales, inférieures en V, lèvres bordées, bijoux, coiffures sophistiquées. Œuvres religieuses ?
    Tête de la civilisation d’Ifé. Provenance : petit village d’Ifé qui éait un grand centre religieux. Date : 12è à 14è siècle (notre moyen âge). En fait cette tête appartenait à une statue en pied représentant soit le Roi ou la Reine ou encore un haut dignitaire. La terre cuite était peinte. Les lignes en relief sur le visage représentent peut-être des scarifications ( ?) Ces statues sont typiques d’un art de Cour.
    Tête en bronze. Provenance : royaume du Bénin[3] (actuel Nigéria). Date : fin du 15è siècle début du 16è. Ce magnifique bronze témoigne là encore d’un art de Cour florissant. La technique de la fonte à la cire perdue est très élaborée comme en témoigne la finesse de l’épaisseur du bronze. Ces têtes étaient disposées sur des autels. La coiffure en perles et le collier de perles de corail témoignent du caractère royal de la tête.
    Plaque avec guerriers (Roi et sa suite). Date : 16è à 17è siècle. Les guerriers sont fortement armés, ; ils portent un collier en dents de Léopard et en perles de Corail qui masque la lèvre inférieure. Une rangée de cloches pend leur ceinture. ( on suppose que ces cloches étaient données en cadeau..)

Le royaume du Bénin décline et en 1897 la capitale est prise par les anglais[4] ; toutes les œuvres du palais royal sont pillées emmenées  et vendues aux enchères à Londres !

7.Nord ouest du Cameroun.

·       Masque du « grassland ». Matière : bois. Date : 18è siècle ( ?)

Le Cameroun allemand jusqu’en 1918, puis français était composé de mini royaumes où les rois pratiquaient la sculpture. Ce masque monumental était porté par plusieurs personnes. La « couronne »  ajourée représente des Crocodiles. L’ensemble aux courbes harmonieuses, avec ses grosses joues et son front bombé, est surprenant.

·       Statue du Roi assis. Matière : bois. Date : 18è siècle ( ?)

Il tient dans sa main droite un sabre et dans sa main gauche la tête de son ennemi. Ce Roi ( Bay Akyi) rit franchement ! On notera l’influence de ces sculptures moins sophistiquées que l’art Nok, plus brutes (sinon brutales), sur certains expressionnistes allemands du début du 20è siècle.

8. Sculptures Fang. Provenance : Gabon. Matière : bois. Date : 19è siècle.

·       Quatre petites statues. Ce peuple était semi-nomade ce qui explique la petite taille des statues. Elles avaient la fonction de gardiens de reliquaires (ossements des ancêtres) et étaient fixées sur des paniers en osier. La tête est enfantine et le corps adulte ce qui exprimerait un raccourci de la vie sur terre. L’une d’entre elles a une patine très noire et brillante.

·       Grand masque Fang blanc.  

Ces masques Fang , très nombreux, ont été très prisé des peintres du 20 è siècle, Picasso, Braque, Vlaminck etc… Le blanc, couleur de deuil, est obtenu grâce à du kaolin. Quelqu’un a dit de ces masques qu’ils représentaient « des icônes tribales du primitivisme du 20è siècle ».

9. Chien médium. Provenance : République du Congo. Matière : bois et clous. Date : 18 è siècle. Les chiens de cette région n’aboyant pas, portent une cloche ! Ce chien médium entre les esprits et les humains a le corps en bois parsemé de nombreux clous. A chaque fois qu’un problème devait être résolu par le devin, celui-ci plantait un clou dans le corps du chien[5].

 

10. Tambour à fente yangere. 

Provenance : République Centre Africaine. Matière : bois. Date : 19è siècle. Cet imposant tambour en forme de Buffle est une pièce magnifique.

 

11. Cuillère zoulou ? Provenance : Afrique du sud. Matière : bois. Date :19è siècle.

Un des rares objets trouvés en Afrique australe. On connaît des cuillères Zoulous utilisées pour se servir dans le plat commun, mais elles sont plus petites que celle-ci. Ne serait-ce pas plutôt un bâton de danse Ngoni ? Sur le manche aux formes féminines stylisées on trouve des petites marques rectangulaires interprétées comme des marques de distinction ( ?).


[1] D’autres trompes traversières de Sierra Leone, sont exposées au Musée de l’Homme.

[2] Un masque Numba complet est présenté au Musée de l’Homme.

[3] Le royaume du Bénin occupait l’actuel Nigéria et l’ancien Dahomey ; lors de l’indépendance de ce dernier pays, il s’est appelé, République du Bénin pour marquer son attachement à ce glorieux passé.

[4] Le vice consul anglais n’ayant pas pu obtenir une entrevue avec le Roi, et ayant passé outre, a été assassiné.

[5] On retrouve ce type de pratiques dans le culte vaudou.

                                                                                                            

Copyright © 2007. Mike Ducroz. Tous droits réservés sur les photos.